Crue de la Seine 1910 : le scénario qui menace Paris et l'Île-de-France
5 octobre 2026•9 min de lecture•Par Antoine Ponceau, Equipagro Environnement
Inondation à Tarascon
Le 28 janvier 1910, la Seine culmine à 8,62 mètres au pont d'Austerlitz. Paris est méconnaissable. Les quais ont disparu sous les eaux depuis plusieurs jours, le métro naissant est noyé, la gare Saint-Lazare transformée en gare lacustre, et près de 20 000 immeubles ont les pieds dans l'eau. Le zouave du pont de l'Alma, repère populaire, a de l'eau jusqu'aux épaules. Un siècle plus tard, cette crue reste la référence absolue de l'aléa centennal francilien. Mais le décor a changé. Entre 1910 et aujourd'hui, l'agglomération parisienne a gagné plusieurs millions d'habitants, le métro s'est étendu, le RER a été creusé, les réseaux électriques, de télécommunications et d'eau potable se sont densifiés en sous-sol. L'OCDE a estimé en 2014 qu'une crue équivalente coûterait aujourd'hui entre 3 et 30 milliards d'euros et perturberait la vie de 5 millions de Franciliens. Comprendre 1910, ce n'est pas remuer un vieux souvenir. C'est anticiper ce qui, selon les hydrologues, finira statistiquement par se reproduire.
Que s'est-il réellement passé pendant la crue de janvier 1910 ?
La crue de janvier 1910 est le produit d'une accumulation météorologique rare. Entre juillet 1909 et janvier 1910, le bassin de la Seine reçoit des précipitations très supérieures à la normale, saturant les sols. Au milieu du mois de janvier, trois vagues pluvieuses successives s'abattent sur l'amont du bassin, tandis qu'un redoux fait fondre la neige en Bourgogne et dans le Morvan.
La Seine, l'Yonne, la Marne et le Loing réagissent presque simultanément. À Paris, la cote de 8,62 m est atteinte au pont d'Austerlitz le 28 janvier 1910 à 10 h, selon les relevés conservés par la préfecture de police. L'eau recouvre 500 hectares de la capitale et une large bande de la banlieue. Vingt mille immeubles sont inondés dans l'agglomération, 200 000 personnes évacuées ou sinistrées. Le préfet Lépine réquisitionne des barques pour relier les îlots d'habitation.
Les dégâts matériels sont considérables. On compte plus d'un milliard de francs-or de pertes, soit l'équivalent de plusieurs milliards d'euros actuels. Les transports ferroviaires sont paralysés pendant plusieurs semaines. L'Assemblée nationale, les Invalides, le Louvre sont menacés. Le reflux, lent, s'étire sur plus de 35 jours. Il faudra plus de trois mois pour voir la Seine retrouver un niveau proche de la normale. Ce décalage entre un pic court et une décrue longue reste une signature de ce type d'événement. Il explique pourquoi, en 1910, les secours ont dû gérer non pas une inondation ponctuelle, mais une occupation prolongée de la ville par les eaux.
Qu'est-ce qu'une crue centennale et à quelle fréquence peut-elle revenir ?
Une crue centennale désigne un événement dont la probabilité d'occurrence est de 1 sur 100 chaque année, soit 1 % par an. Contrairement à une idée reçue tenace, cela ne signifie pas qu'elle revient tous les cent ans. Sur une vie humaine de 70 ans, la probabilité cumulée qu'elle se produise au moins une fois dépasse 50 %. Sur cent ans de présence dans une zone exposée, elle avoisine 63 %.
À Paris, la crue de référence pour le Plan de prévention des risques d'inondation (PPRI) reste celle de 1910. Elle sert d'étalon à l'Établissement public territorial de bassin Seine Grands Lacs (EPTB SGL) et à la préfecture de région. Depuis 1910, l'Île-de-France a connu plusieurs crues notables mais inférieures. En janvier 1924, la Seine atteint 7,32 m à Austerlitz. En mars 1955, elle monte à 7,10 m. Plus récemment, les crues de juin 2016 et janvier 2018 ont marqué les esprits, avec respectivement 6,10 m et 5,84 m, soit des épisodes dits trentennaux, bien en dessous du seuil centennal.
Les hydrologues de Météo France et de l'EPTB soulignent une évolution. Le changement climatique n'augmente pas forcément la fréquence des crues sur la Seine, mais il modifie leur saisonnalité et peut accentuer les épisodes extrêmes. Un rapport de l'OCDE publié en 2014 chiffre à 5 millions le nombre de Franciliens directement exposés à une crue de type 1910, soit près de 40 % de la population régionale. L'enjeu démographique a été multiplié par quatre en un siècle, ce qui change radicalement la gestion de la crise.
Comment l'EPTB Seine Grands Lacs tente d'écrêter les crues en amont ?
L'EPTB Seine Grands Lacs est l'organisme chargé de gérer quatre grands lacs réservoirs en amont de Paris, construits entre 1949 et 1990. Le lac d'Orient sur l'Aube, les lacs du Der-Chantecoq sur la Marne, le lac de Pannecière sur l'Yonne et le lac d'Amance et du Temple complètent le dispositif. Ensemble, ils stockent près de 800 millions de mètres cubes d'eau pendant l'hiver.
Leur fonction est double. En hiver, ils retiennent une partie des eaux des rivières amont pour écrêter les crues et protéger l'aval. En été, ils restituent cette eau pour soutenir l'étiage et garantir la navigation ainsi que les prélèvements. Lors d'une crue de type 1910, les modélisations de l'EPTB montrent que ces ouvrages pourraient abaisser le pic parisien d'environ 70 centimètres. Un gain modeste en apparence, mais qui, à Paris, peut faire basculer plusieurs milliers de bâtiments de la zone inondée à la zone préservée.
Pour renforcer ce dispositif, l'EPTB porte depuis plus de dix ans le projet de site pilote de la Bassée, en Seine-et-Marne. Il s'agit de créer, par endiguement de 357 hectares de terres agricoles près de Montereau-Fault-Yonne, un espace de stockage temporaire de 10 millions de mètres cubes supplémentaires au confluent de la Seine et de l'Yonne. Le coût du projet est estimé à 110 millions d'euros, cofinancé par l'État, la Région, et les collectivités du bassin. Le gain attendu est de 20 centimètres supplémentaires sur le pic parisien. Autant dire que même l'arsenal d'ouvrages reste incomplet face à l'ampleur d'une crue majeure.
Quelles seraient les conséquences concrètes d'une crue de type 1910 aujourd'hui ?
Une crue centennale de la Seine aujourd'hui ne ressemblerait pas à celle de 1910. Elle serait bien pire. Les études de l'OCDE et de la Caisse centrale de réassurance (CCR) estiment entre 3 et 30 milliards d'euros les dommages directs, et jusqu'à 60 milliards en incluant les pertes économiques indirectes. L'exercice EU Sequana, piloté par la préfecture de police en 2016, a mobilisé 87 institutions pour simuler précisément ce scénario.
Les effets en cascade sont le vrai défi. RTE, l'opérateur du réseau électrique, estime que 1,5 million de Franciliens seraient privés d'électricité pendant plusieurs jours à plusieurs semaines. Plus de 400 kilomètres de voies routières seraient fermés, 140 stations de métro et RER inondées, 30 à 50 % de la ligne RER C hors service pendant six à douze semaines. L'alimentation en eau potable serait compromise pour une partie de l'agglomération, les stations de production de Choisy-le-Roi et Orly étant particulièrement exposées.
Au-delà de Paris, les communes d'Ivry-sur-Seine, Alfortville, Charenton, Villeneuve-Saint-Georges, Argenteuil ou Gennevilliers subiraient des hauteurs d'eau de 1 à 3 mètres dans les quartiers les plus bas. Le secteur économique concentré dans la plaine de la Bièvre, le quartier de Bercy, le port de Gennevilliers, les data centers de la Plaine Saint-Denis cumulent des enjeux stratégiques. L'OCDE évalue à 400 000 le nombre d'emplois directement affectés, et jusqu'à 1,5 million d'emplois impactés indirectement. Un rapport de la Banque de France de 2019 soulignait qu'une telle crue amputerait le PIB national de 0,1 à 0,5 point sur l'année touchée. Ce n'est plus une catastrophe locale, c'est un choc macroéconomique.
Inondation à Avignon
Que peuvent faire les habitants et les entreprises exposés ?
La première démarche utile est de vérifier son exposition réelle. Le portail Géorisques, édité par le ministère de la Transition écologique, permet à chaque propriétaire ou locataire de consulter gratuitement le PPRI applicable à son adresse, les zones de l'atlas des zones inondables et les arrêtés de reconnaissance de catastrophe naturelle historiques. Depuis la loi Climat et résilience du 22 août 2021, un état des risques est obligatoire à chaque mise en vente ou location, et doit être annexé au compromis dès la première visite.
Pour les particuliers, le Fonds de prévention des risques naturels majeurs, dit Fonds Barnier, finance jusqu'à 80 % du montant des travaux de réduction de la vulnérabilité d'un logement situé en zone réglementée par un PPRI, dans la limite de 36 000 euros par bien. Les travaux éligibles concernent le rehaussement des équipements techniques, la mise hors d'eau des tableaux électriques, l'étanchéification des points bas et la protection des ouvertures situées sous la cote de référence.
Pour les entreprises, l'enjeu est opérationnel autant que patrimonial. Un plan de continuité d'activité documenté, incluant la sauvegarde délocalisée des données, l'identification des fournisseurs critiques et une procédure de délocalisation temporaire, divise par trois le délai moyen de reprise après sinistre selon la CCR. Les copropriétés, souvent démunies, peuvent faire appel aux diagnostics gratuits proposés par certaines collectivités du bassin, notamment via le programme d'actions de prévention des inondations (PAPI) Seine et Marne franciliennes. Protéger les points d'entrée par un batardeau installé en pied de porte, et obturer les grilles de ventilation basses, fait partie des mesures les plus régulièrement recommandées pour limiter la hauteur d'eau dans un bâti exposé.
Questions fréquentes
Quelle hauteur avait atteint la Seine lors de la crue de 1910 ?
La Seine a atteint 8,62 mètres au pont d'Austerlitz le 28 janvier 1910 vers 10 h, selon les relevés historiques conservés par la préfecture de police. C'est la cote de référence utilisée aujourd'hui pour qualifier une crue centennale à Paris.
Qui est responsable de la gestion du risque de crue en Île-de-France ?
L'EPTB Seine Grands Lacs gère les quatre lacs réservoirs amont, et les préfectures de département pilotent les PPRI et les plans communaux de sauvegarde. L'État, via le ministère de la Transition écologique et la DRIEAT, coordonne la politique de prévention à l'échelle du bassin.
Puis-je savoir si mon logement est en zone inondable ?
Oui, le portail Géorisques permet gratuitement de connaître l'exposition d'une adresse aux risques majeurs. Depuis la loi Climat et résilience de 2021, un état des risques est également obligatoire lors de toute vente ou location, à remettre dès la première visite du bien.
Le Fonds Barnier finance-t-il la protection contre les inondations ?
Oui, le Fonds de prévention des risques naturels majeurs peut financer jusqu'à 80 % des travaux de réduction de la vulnérabilité d'un logement en zone PPRI, dans la limite de 36 000 euros par bien. La demande se fait auprès de la préfecture après diagnostic préalable.
Une nouvelle crue type 1910 est-elle plus probable à cause du climat ?
Les études de Météo France et de l'EPTB Seine Grands Lacs ne montrent pas d'augmentation marquée de la fréquence des crues majeures sur la Seine. Mais le changement climatique renforce la variabilité et peut accentuer les épisodes extrêmes, dans un contexte où 5 millions de Franciliens vivent déjà en zone exposée.
La crue de 1910 n'est pas un fait divers d'archives, c'est un scénario de référence que les pouvoirs publics prennent très au sérieux. Face à un risque statistiquement inéluctable, chaque mètre carré protégé compte, et les occupants d'immeubles exposés peuvent agir dès maintenant sur leurs points d'entrée. Equipagro Environnement accompagne depuis 2022 les copropriétés, entreprises et collectivités franciliennes dans l'équipement de leurs ouvertures sensibles pour limiter l'intrusion d'eau.