Sites SEVESO et inondations : le risque industriel aggravé
1 novembre 2026•9 min de lecture•Par Antoine Ponceau, Equipagro Environnement
Octobre 2018. Les eaux de l'Aude emportent 15 vies dans la nuit du 14 au 15, après plus de 200 millimètres de pluie tombés en quelques heures sur les Corbières. Dans les jours qui suivent, les services préfectoraux inspectent une poignée d'installations industrielles classées. Aucun accident technologique majeur n'est à déplorer. Mais le scénario reste dans les têtes des agents de la DREAL Occitanie. Et pour cause : la France compte environ 1 300 établissements classés SEVESO, dont une part estimée à près d'un quart se trouve en zone inondable. Vallée du Rhône, estuaires de la Seine et de la Gironde, bassin de l'Adour, pourtour de l'étang de Berre : les grands bassins industriels épousent les tracés fluviaux, pour des raisons logistiques héritées du XIXe siècle. Cette collusion géographique porte un nom technique : NaTech, pour « Natural Hazard Triggering Technological Accidents ». L'Institut national de l'environnement industriel et des risques (INERIS) étudie le phénomène depuis les années 2000. La directive européenne SEVESO III, transposée en France en 2015, impose aux exploitants d'intégrer les risques naturels dans leur étude de dangers. Mais sur le terrain, la préparation reste inégale, et chaque crue majeure rouvre le dossier.
Combien de sites SEVESO se trouvent en zone inondable en France ?
Environ 1 300 établissements industriels relèvent du régime SEVESO en France, dont près de 700 classés « seuil haut », selon les données publiées par le ministère de la Transition écologique. Une proportion estimée à près d'un quart de ces sites se trouve en zone exposée au risque inondation, qu'il s'agisse de crues de plaine, de crues torrentielles ou de submersion marine.
La raison tient à l'histoire industrielle du pays. Au XIXe siècle, raffineries, cimenteries, usines chimiques et dépôts pétroliers se sont installés le long des fleuves pour profiter de l'eau de process, du transport fluvial et de la main-d'œuvre urbaine. Rouen, Donges, Feyzin, Berre-l'Étang, Pierre-Bénite évoquent autant un patrimoine industriel qu'un chapelet d'installations à risque implantées sur des plaines d'inondation.
Les cartographies accessibles via le portail public Géorisques permettent à chaque citoyen de visualiser cette superposition. Il suffit de saisir une adresse pour afficher simultanément les Installations Classées pour la Protection de l'Environnement (ICPE), les PPRI opposables et les zones de l'atlas des zones inondables. Pour les élus locaux, la lecture est parfois rude. En vallée du Rhône, plusieurs communes de moins de 10 000 habitants hébergent un ou deux établissements SEVESO en bordure immédiate du fleuve, dans des polders ou derrière des digues anciennes. Depuis le décret du 3 mars 2014, les exploitants doivent remettre à jour leur étude de dangers tous les cinq ans pour y intégrer explicitement l'aléa inondation.
Inondation à Narbonne
Le risque NaTech : quand la nature déclenche l'accident industriel
Le concept NaTech a émergé dans la littérature scientifique américaine dans les années 1990, après l'ouragan Andrew en 1992 et le tremblement de terre de Northridge en 1994, qui avaient endommagé plusieurs installations pétrochimiques en Californie. Il désigne tout accident technologique déclenché par un aléa naturel : inondation, séisme, tempête, foudre, feu de forêt.
En Europe, l'INERIS et le Bureau d'Analyse des Risques et Pollutions Industrielles (BARPI) recensent systématiquement ces événements depuis le début des années 2000. La base de données ARIA, gérée par le BARPI, répertorie plus de 50 000 accidents technologiques survenus en France et à l'étranger. L'inondation y constitue le premier facteur naturel de déclenchement, loin devant les séismes ou les tempêtes.
Les scénarios redoutés sont bien identifiés. Un stockage d'hydrocarbures peut flotter, se renverser ou se rompre sous la pression de l'eau. Les cuves de produits chimiques fuient si leurs cuvettes de rétention sont submergées. Les systèmes électriques et de régulation, une fois inondés, cessent de fonctionner, laissant des réactions chimiques dériver. En 2016, lors de la crue du Loing en région Centre-Val de Loire reconnue comme centennale sur plusieurs tronçons, des industriels de Montargis et Nemours ont dû interrompre leur production dans l'urgence. Depuis la directive SEVESO III, transposée en droit français par le décret du 3 mars 2014, les exploitants doivent évaluer tous les risques « externes à l'établissement », y compris climatiques, dans leur étude de dangers.
Inondation à Billère
Quelles régions françaises concentrent ce double risque ?
La vallée du Rhône arrive en tête, avec plus d'une centaine d'établissements SEVESO répartis entre Lyon et la Méditerranée selon les inventaires publiés par les DREAL Auvergne-Rhône-Alpes et PACA. Le « couloir de la chimie » au sud de Lyon, qui s'étire de Feyzin à Saint-Fons et Pierre-Bénite, concentre à lui seul une vingtaine de sites classés le long d'un bras du Rhône inondable.
Plus au sud, la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-Mer et Berre-l'Étang réunit plus de 30 installations SEVESO sur un territoire exposé à la fois à la submersion marine, aux crues de la Durance et à la houle méditerranéenne. L'estuaire de la Seine suit la même logique. Les plateformes de Port-Jérôme, Gonfreville-l'Orcher et Notre-Dame-de-Gravenchon alignent raffineries et chimistes sur des polders gagnés sur le fleuve. Rouen compte une vingtaine d'établissements SEVESO sur son territoire métropolitain, dont l'usine Lubrizol tristement célèbre pour l'incendie du 26 septembre 2019.
Dans l'ouest, l'estuaire de la Loire autour de Donges et Montoir-de-Bretagne cumule un dépôt pétrolier majeur, des stockages gaziers et une raffinerie, sur un cordon exposé aux surcotes atlantiques. Le bassin de Lacq dans les Pyrénées-Atlantiques, hérité de l'exploitation du gaz naturel depuis 1957, concentre une dizaine de sites chimiques le long du Gave de Pau. Les crues de janvier 2014 ont contraint plusieurs ICPE de ce secteur à activer leur plan d'opération interne pendant plus de 48 heures.
Inondation à Monteux
Que prévoient le PPRT et le PPRI face à ce croisement de risques ?
Deux documents de planification se superposent et doivent s'articuler. La loi du 30 juillet 2003, dite « loi Bachelot » adoptée après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse qui avait fait 31 victimes le 21 septembre 2001, a institué le Plan de Prévention des Risques Technologiques (PPRT). Prescrit autour de chaque site SEVESO « seuil haut », il définit des zones où construire, aménager et habiter devient encadré.
Au 1er janvier 2024, le ministère de la Transition écologique recensait près de 390 PPRT approuvés sur le territoire national, couvrant environ 400 établissements. En parallèle, le Plan de Prévention des Risques d'Inondation (PPRI), hérité de la loi Barnier du 2 février 1995, cartographie l'aléa inondation sur plus de 12 000 communes françaises. Lorsqu'un site SEVESO se trouve en zone inondable, les deux plans se superposent et c'est le règlement le plus contraignant qui s'applique.
Pour l'exploitant, les obligations sont nombreuses. L'étude de dangers doit modéliser le comportement de l'installation en cas de crue centennale, dont la probabilité annuelle d'occurrence est de 1 %. Les cuvettes de rétention doivent être surélevées ou étanchées, les points électriques stratégiques remontés au-dessus de la cote de référence, les procédures d'arrêt d'urgence testées régulièrement. Les instructions ministérielles publiées depuis 2010 imposent également la prise en compte des effets du changement climatique dans la révision quinquennale des études de dangers. Côté voisinage, protéger les habitations des points d'entrée bas, par exemple avec un batardeau sur les portes et les soupiraux, reste la mesure la plus accessible aux particuliers vivant dans un périmètre PPRT en zone inondable.
Inondation à Ollioules
Thaïlande 2011, Rhône 2003 : les leçons des catastrophes NaTech
Deux événements font aujourd'hui référence dans la littérature spécialisée. À l'automne 2011, les inondations de mousson en Thaïlande ont submergé sept parcs industriels majeurs du centre du pays, où étaient implantées plus de 450 usines d'électronique, d'automobile et de chimie, dont les lignes de Toyota, Honda et Western Digital.
Le coût total a été chiffré par la Banque mondiale à 45,7 milliards de dollars, soit la quatrième catastrophe la plus coûteuse jamais recensée au niveau mondial à cette date. La pénurie mondiale de disques durs qui en a résulté a fait grimper les prix d'environ 50 % pendant plus de six mois, perturbant durablement la chaîne mondiale de l'informatique et illustrant l'ampleur des dégâts économiques en cascade d'un accident NaTech.
En France, la crue centennale du Rhône de décembre 2003 a touché plusieurs dizaines d'établissements industriels entre Lyon et Arles. Des sites chimiques et dépôts d'hydrocarbures de la rive gauche ont dû évacuer leur personnel et arrêter leur production. Aucun rejet polluant massif n'a été rapporté par la DREAL, mais la Caisse Centrale de Réassurance a estimé le coût total de l'épisode à plus d'un milliard d'euros, dont une part importante liée à l'industrie. Un rapport du Conseil général de l'environnement et du développement durable publié en 2016 pointait encore des « lacunes significatives » dans la préparation NaTech des exploitants français. Depuis, un référentiel technique commun INERIS/BARPI diffusé en 2019 recommande des exercices annuels de simulation d'inondation sur chaque établissement SEVESO situé en zone inondable, impliquant services de secours, préfecture et personnels d'usine.
Questions fréquentes
Un site SEVESO en zone inondable peut-il être construit aujourd'hui ?
Oui, mais sous conditions strictes. Depuis la loi Bachelot de 2003 et la directive SEVESO III transposée en 2014, toute nouvelle implantation doit faire l'objet d'une étude de dangers intégrant explicitement l'aléa inondation. En zone PPRI rouge, la construction d'un établissement SEVESO est en principe interdite.
Qui indemnise les riverains en cas d'accident NaTech ?
Le régime catastrophe naturelle couvre les dommages liés à l'inondation elle-même, après parution d'un arrêté interministériel au Journal officiel. Les dommages causés par la pollution industrielle relèvent, eux, de la responsabilité civile de l'exploitant, obligatoirement assurée. La Caisse Centrale de Réassurance intervient sur les sinistres majeurs supérieurs à 100 millions d'euros.
Comment vérifier si une entreprise près de chez moi est classée SEVESO ?
Le portail public Géorisques, édité pour le ministère de la Transition écologique, propose une carte interactive accessible gratuitement. Il suffit de saisir une adresse pour afficher les Installations Classées, leur niveau (SEVESO seuil haut ou bas), et les PPRT ou PPRI applicables dans un rayon de plusieurs centaines de mètres autour du domicile.
Quels secteurs industriels sont les plus vulnérables aux crues ?
La pétrochimie et la chimie fine arrivent en tête, avec leurs cuves de stockage, leurs réacteurs sous pression et leurs systèmes de refroidissement. Les dépôts d'hydrocarbures, les sites de traitement des déchets dangereux et les centrales thermiques sont également classés à haut risque dans les études NaTech publiées par l'INERIS depuis 2015.
Les sites SEVESO sont-ils tenus de prévenir la population de leurs risques ?
Oui. L'article R125-9 du Code de l'environnement impose aux exploitants « seuil haut » d'informer régulièrement la population dans le périmètre défini par le PPRT, en général 1 à 3 kilomètres. Cette information prend la forme de plaquettes diffusées tous les cinq ans et de Commissions de suivi de site ouvertes aux riverains.
L'inondation d'un site SEVESO n'est plus un scénario théorique : la fréquence des épisodes méditerranéens et les projections climatiques imposent une préparation collective, industriels, préfectures, communes et riverains compris. Pour les habitations situées à proximité d'un établissement classé, protéger les ouvertures basses reste la première ligne de défense, et les batardeaux Equipagro Environnement permettent de bloquer l'entrée d'eau polluée par ces débordements industriels.