SNGRI : la stratégie nationale française contre les inondations
31 octobre 2026•8 min de lecture•Par Antoine Ponceau, Equipagro Environnement
Le 10 juillet 2014, les ministres de l'Écologie et de l'Intérieur signaient conjointement un document de 23 pages qui allait structurer pour une décennie la politique française face aux crues : la Stratégie nationale de gestion des risques d'inondation, dite SNGRI. Ce texte traduisait en droit français la directive européenne 2007/60/CE adoptée après les inondations catastrophiques d'Europe centrale de 2002, qui avaient coûté plus de 20 milliards d'euros au continent. En France, le constat chiffré justifiait l'urgence : 17 millions d'habitants exposés aux débordements de cours d'eau selon le ministère de la Transition écologique, 1,4 million résidant en zone submersible marine, et un coût moyen annuel des dommages estimé entre 650 et 800 millions d'euros par la Caisse centrale de réassurance. La SNGRI fixe trois grands objectifs, hiérarchise 122 territoires à risque important et impose aux collectivités une planification en cascade, du bassin versant jusqu'à la parcelle. Douze ans après sa publication, alors que le changement climatique bouscule les scénarios hydrologiques, cette stratégie reste la colonne vertébrale de l'action publique française. Décryptage d'un cadre souvent méconnu du grand public mais qui conditionne pourtant les permis de construire, les primes d'assurance et les plans communaux de sauvegarde.
Qu'est-ce que la SNGRI et pourquoi a-t-elle été adoptée en 2014 ?
La Stratégie nationale de gestion des risques d'inondation est le document-cadre adopté par arrêté interministériel du 7 octobre 2014, qui définit pour la France la politique publique de prévention des inondations à l'échelle nationale. Elle découle directement de la directive européenne 2007/60/CE du 23 octobre 2007, transposée en droit français par la loi du 12 juillet 2010 dite Grenelle 2, puis par le décret du 2 mars 2011.
L'adoption de la SNGRI répond à un double constat. D'abord un bilan humain et économique lourd : la tempête Xynthia des 27 et 28 février 2010 a provoqué 47 décès sur la façade atlantique, principalement en Vendée et en Charente-Maritime, et les crues du Var de juin 2010 ont fait 26 victimes dans la région de Draguignan. Ensuite une obligation communautaire, Bruxelles exigeant de chaque État membre une évaluation préliminaire des risques, une cartographie des zones inondables et un plan de gestion révisé tous les six ans.
Le texte distingue trois catégories de phénomènes : les débordements de cours d'eau, les submersions marines et le ruissellement intense. Il affirme un principe cardinal : passer d'une logique de protection par les ouvrages à une logique de gestion intégrée du risque, mêlant aménagement du territoire, culture du risque et préparation à la crise. La SNGRI est pilotée par la Commission mixte inondation (CMI), instance consultative créée en 2011 et placée auprès du ministre chargé de la prévention des risques.
Quels sont les trois piliers fondateurs de la SNGRI ?
La SNGRI repose sur trois grands objectifs stratégiques nationaux, formulés dès les premières pages du document de 2014 et repris dans chaque plan de gestion de bassin.
Le premier pilier vise à augmenter la sécurité des populations exposées. Il se traduit par la réduction de la vulnérabilité du bâti existant, l'amélioration des systèmes d'endiguement et le renforcement des dispositifs d'alerte. Le réseau Vigicrues, opéré par le Service central d'hydrométéorologie et d'appui à la prévision des inondations, surveille aujourd'hui 23 000 kilomètres de cours d'eau et diffuse quatre niveaux de vigilance mis à jour deux fois par jour.
Le deuxième pilier cherche à stabiliser à court terme et réduire à moyen terme le coût des dommages. L'enjeu est financier avant d'être technique : la Caisse centrale de réassurance évalue à 50 milliards d'euros le coût cumulé des inondations entre 1982 et 2020 au titre du régime CatNat. Le Fonds de prévention des risques naturels majeurs, dit Fonds Barnier, mobilise environ 205 millions d'euros par an pour financer études, travaux et acquisitions amiables de biens exposés.
Le troisième pilier entend raccourcir fortement le délai de retour à la normale après une catastrophe. Les communes doivent se doter d'un plan communal de sauvegarde, obligatoire depuis la loi de 2004 pour toute commune soumise à un plan de prévention des risques approuvé. Au 1er janvier 2024, environ 11 500 communes françaises étaient tenues de disposer d'un tel plan selon la Direction générale de la sécurité civile.
Comment la SNGRI identifie-t-elle les 122 territoires à risque important ?
La SNGRI se décline localement grâce à un outil cartographique précis : les Territoires à risque important d'inondation, dits TRI. Arrêtés par le ministère de l'Écologie en 2012 puis actualisés en 2018 et en 2024, ils représentent les secteurs où les enjeux humains et économiques exposés sont les plus concentrés. La France métropolitaine en compte 122, auxquels s'ajoutent 15 TRI ultramarins selon l'inventaire du Cerema.
Les critères de sélection combinent trois paramètres : la population permanente en zone inondable, le nombre d'emplois exposés et la densité d'activités économiques. Le TRI de Paris concentre ainsi plus de 435 000 habitants en zone de crue centennale de la Seine, soit l'équivalent d'une crue comparable à celle de janvier 1910 qui avait atteint 8,62 mètres au pont d'Austerlitz. Le TRI de Nîmes, lui, résulte directement de la catastrophe du 3 octobre 1988, lorsque 420 millimètres de pluie en huit heures avaient fait 11 morts et détruit 45 000 véhicules.
Chaque TRI dispose d'une cartographie à trois scénarios : crue fréquente de période de retour 10 à 30 ans, crue moyenne de 100 à 300 ans et crue extrême de 1 000 ans. Ces cartes alimentent ensuite les Plans de gestion des risques d'inondation (PGRI), documents de bassin opposables à l'urbanisme et révisés tous les six ans. Le PGRI Seine-Normandie 2022-2027, par exemple, impose des règles strictes aux schémas de cohérence territoriale.
Inondation à Toulouse
Quelle est la gouvernance territoriale de la stratégie ?
La SNGRI organise une gouvernance en poupées russes qui descend du niveau national jusqu'à la parcelle cadastrale. Au sommet, la Commission mixte inondation réunit élus, services de l'État, assureurs et associations, et émet un avis sur chaque projet financé par le Fonds Barnier au-delà de 2 millions d'euros.
À l'échelon intermédiaire, les sept grands bassins hydrographiques métropolitains disposent chacun d'un comité de bassin et d'une agence de l'eau. Le préfet coordonnateur de bassin arrête tous les six ans le Plan de gestion des risques d'inondation, après consultation du public d'une durée minimale de six mois. Le PGRI Rhône-Méditerranée couvre à lui seul 25 départements et 11 régions administratives.
Au niveau local, la loi de modernisation de l'action publique territoriale du 27 janvier 2014 a créé la compétence Gemapi, pour gestion des milieux aquatiques et prévention des inondations. Transférée obligatoirement aux établissements publics de coopération intercommunale depuis le 1er janvier 2018, elle permet aux intercommunalités de lever une taxe plafonnée à 40 euros par habitant et par an. En 2023, 1 254 EPCI exerçaient cette compétence selon la Banque des territoires, pour un produit fiscal cumulé d'environ 310 millions d'euros.
Enfin, le maire reste la figure centrale de la mise en œuvre opérationnelle. Il élabore le document d'information communal sur les risques majeurs, affiche les repères de crue dans les zones concernées et déclenche le plan communal de sauvegarde en cas de crise. À Vaison-la-Romaine, où la crue de l'Ouvèze du 22 septembre 1992 avait fait 34 victimes et atteint 17 mètres au-dessus de l'étiage, le dispositif local a été entièrement reconstruit après la catastrophe.
Inondation à Cavaillon
Quels résultats après dix ans et quelles perspectives ?
Douze ans après l'arrêté de 2014, le bilan de la SNGRI est contrasté. Côté positif, la couverture cartographique est désormais quasi complète : 95 % des communes exposées disposent d'un plan de prévention des risques d'inondation approuvé ou prescrit, contre 68 % en 2010 d'après le ministère de la Transition écologique. Le portail Géorisques, lancé en 2015 et refondu en 2021, met à disposition du public l'ensemble des cartes réglementaires et comptabilise plus de 4 millions de visites annuelles.
Côté préoccupant, les événements récents interrogent la robustesse du dispositif. Les inondations du Pas-de-Calais en novembre 2023 ont touché 300 communes et provoqué pour 640 millions d'euros de dommages assurés selon France Assureurs. La tempête Ciarán, en octobre de la même année, a confirmé une tendance à l'intensification des phénomènes pluvieux hivernaux dans le quart nord-ouest.
Le troisième cycle de la directive inondation, en cours jusqu'en 2027, met l'accent sur deux chantiers. D'abord l'adaptation au changement climatique : Météo France anticipe une augmentation de 10 à 20 % des précipitations extrêmes sur le pourtour méditerranéen à l'horizon 2050. Ensuite le ruissellement urbain, longtemps négligé, qui représenterait désormais près de 50 % des arrêtés de catastrophe naturelle liés à l'eau selon la Mission risques naturels des assureurs.
La révision de la SNGRI, lancée en 2023, devrait aboutir fin 2026. Elle devra concilier densification urbaine, désimperméabilisation des sols et renforcement de la résilience du bâti, en particulier par la protection des points d'entrée d'eau au niveau des maisons individuelles.
Inondation à Coursan
Questions fréquentes
Qui a signé la SNGRI et en quelle année ?
La Stratégie nationale de gestion des risques d'inondation a été adoptée par arrêté interministériel du 7 octobre 2014, cosigné par les ministres de l'Écologie, du Développement durable, de l'Énergie, et de l'Intérieur. Elle transpose la directive européenne 2007/60/CE du 23 octobre 2007.
Combien de personnes vivent en zone inondable en France ?
Selon le ministère de la Transition écologique, environ 17 millions d'habitants sont exposés aux débordements de cours d'eau et 1,4 million aux submersions marines. Cela représente près d'un Français sur quatre vivant dans une commune concernée par un risque d'inondation.
Qu'est-ce qu'un TRI dans le cadre de la SNGRI ?
Un Territoire à risque important d'inondation est un secteur identifié par l'État où les enjeux humains et économiques exposés sont particulièrement concentrés. La France métropolitaine en compte 122, comme Paris, Nîmes, Nice ou le delta du Rhône, chacun bénéficiant d'une cartographie à trois scénarios de crue.
Quelle est la différence entre SNGRI et PGRI ?
La SNGRI est le document-cadre national qui fixe les trois grands objectifs stratégiques. Les PGRI, Plans de gestion des risques d'inondation, en sont la déclinaison opérationnelle à l'échelle des sept grands bassins hydrographiques. Ils sont révisés tous les six ans et opposables aux documents d'urbanisme.
Que finance le Fonds Barnier et à quelle hauteur ?
Le Fonds de prévention des risques naturels majeurs mobilise environ 205 millions d'euros par an. Il finance les études, les travaux de réduction de la vulnérabilité, l'acquisition amiable de biens exposés et peut subventionner jusqu'à 80 % des diagnostics et 40 % des travaux de protection pour les particuliers en zone de PPRI approuvé.
La SNGRI n'est pas une incantation technocratique mais un cadre qui conditionne concrètement l'urbanisme, l'assurance et la gestion de crise sur tout le territoire. Face à l'intensification des phénomènes, la responsabilité individuelle s'ajoute désormais à l'action publique, et équiper son logement de dispositifs certifiés comme ceux proposés par Equipagro Environnement s'inscrit dans cette logique de résilience partagée.